J’accuse l’Espagne d’avoir laissé mourir soixante-huit voyageurs deux fois en neuf mois
Au moins 68 morts dans la collision de deux trains à grande vitesse au sud de Madrid. C'est la deuxième catastrophe ferroviaire mortelle en Espagne cette année. L'Aurore refuse de parler de fatalité.
Monsieur le Président du gouvernement, permettez-moi de vous parler de ces soixante-huit personnes. Elles avaient acheté un billet. Elles avaient fait confiance à la fierté nationale espagnole, ce réseau à grande vitesse que l’on montre au monde comme un trophée. Elles sont mortes au sud de Madrid, dans le fracas de deux rames lancées l’une contre l’autre.
Et ce n’est pas la première fois. Il y a neuf mois, l’Espagne enterrait déjà des voyageurs. On a promis des enquêtes. On a promis des audits. On a prononcé le mot de « drame » avec la gravité d’usage. Puis les rames ont repris leur course, et le silence s’est refermé comme une porte de wagon.
J’accuse l’habitude. J’accuse cette façon de traiter une catastrophe comme un accident isolé quand elle est la deuxième en moins d’une année. Deux fois, ce n’est plus le hasard : c’est un système qui parle.
J’accuse le calendrier des annonces. Chaque kilomètre de ligne nouvelle est inauguré en grande pompe. Chaque rapport de sécurité est publié un vendredi soir. On célèbre la vitesse, on enterre la maintenance.
J’accuse ceux qui, demain, diront que l’Europe n’a pas à s’en mêler. Les trains traversent les frontières. Les normes aussi. Quand un réseau tue deux fois en neuf mois, c’est toute l’Union qui doit se demander ce qu’elle certifie.
Je ne connais pas encore les causes. Les enquêteurs les diront, et l’Aurore les publiera. Mais je connais déjà la réponse que l’on prépare : des condoléances, une minute de silence, une commission. Ce n’est pas assez. Soixante-huit fois ce n’est pas assez.
Que l’on rende publics les rapports d’inspection des lignes concernées. Que l’on dise combien de signaux ont été jugés « à surveiller » sans être remplacés. Que l’on compte les postes de maintenance supprimés en dix ans. Alors seulement on pourra parler de fatalité, si elle existe encore.
En attendant, soixante-huit familles attendent autre chose que des fleurs.
Euronews (Europe Today, 29/10/2026) ; agences.